jeudi 29 mai 2014

LA GOUVERNANCE MUSÉALE, AVEC COMME TÉMOIN… LE PUBLIC !

Confrontés à des mutations idéologiques et à différentes politiques publiques, les musées devraient plus que jamais s’inspirer de l’étymologie latine « gubernare », c’est à dire diriger un navire. Si la gouvernance désigne l'ensemble des mesures, des règles, des organes de décision, d'information et de surveillance qui permettent d'assurer le bon fonctionnement et le contrôle[1] , rarement l’expérience muséale sera neutre sur le plan politique. Si l’idée d’envisager l’action muséologique comme outil de propagande est étroitement lié à son rapport au politique, la gouvernance muséale[2] consiste à équilibrer les rapports entre les principaux intervenants impliqués dans la direction du musée : le conseil d’administration, le directeur ou conservateur et les pourvoyeurs de fonds.
En effet, le musée, « lieu hautement politique[3] », donne à voir, il raconte une histoire. Celle qui « amène à voir » comment les politiciens et les partenariats remodèlent le musée en distribuant de nouvelles valeurs symboliques et matérielles à nos institutions. Conséquemment,  les actions posées par les gestionnaires de musées questionnent ici la préservation de l'intégrité de nos institutions muséales, victimes des mutations idéologiques et des contraintes budgétaires.
L’histoire des musées comme vitrine prestigieuse du pouvoir[4] contribue à fixer des représentations collectives. Tel est le cas des musées de commémoration et des musées nationaux. Le risque non négligeable de devenir des ballons politiques et des outils marketing est donc réel. Déjà dans les années 80, le Musée de la Civilisation à Québec, créé en 1988 par le ministère des Affaires culturelles du Parti Québécois, sous couvert du nationalisme ambiant, avait comme mandat la mise en valeur de l’histoire de la nation. Et l’année suivante, le Musée canadien des Civilisations avait comme mandat la célébration du multiculturalisme canadien par la mise en avant la représentation des communautés culturelles du Canada. Cette « coïncidence » est soulignée par l’auteur Thierry Ruddel  en ces termes : « cette utilisation, presque simultanée, d’un pluriel et d’un singulier est pour le moins curieuse sinon équivoque[5] ».

Entre idéologie et action muséologique

Bâillonnées à l’interne et à l’externe, pénurie de revenus oblige, une série de décisions de certaines de nos institutions muséales semblent récemment et, de façon inquiétante, conditionnée par la poursuite d'objectifs plus ou moins formalisés. Si la différence entre la fonction politique des musées et l’action politique (sous couvert du nom du musée en question, suivez mon regard[6]) en disent long sur leurs ambitions, l’énoncé de mission, les expositions permettent d’identifier les idéologies. C’est aussi le cas des discours d’exposition et des partenariats parfois controversés qui nous amènent à lire entre les lignes des choix qui ne sont pas neutres. Pour Roland Arpin, le musée se doit de faire la différence entre la fonction politique du musée et l’action politique : le musée comme acteur social a pour mission de diffuser, d’informer, d’éduquer, de conserver... mais pas la voie politique[7].
Après une mémoire contre l’autre[8], un chèque pour la « préservation[9] » de l’environnement, face à quels enjeux se situe un conseil d’administration censé préserver l’intégrité de l’institution, au nom de son propre légitimé ?
Si les choix guidés financièrement et politiquement sont un critère définitoire dominant de changement d’identité d’un musée, ils s’avèrent aussi symptomatiques d’un virage non anodin qui propose une grille de lecture sur fond de bruissement de signe de « piasses ». Et bien entendu, cela n’augure rien de bon : prémices d’un discours d’exposition sujet à d’éventuels trous de mémoire et/ou éloge des sables bitumineux aux contenus scientifiques questionnables. Conséquemment la gouvernance muséale permet une distanciation de la proximité entre l’État, l’institution muséale et l’influence du lobby financier.  

Et le public dans tout cela ?

La portée politique des expositions et de l’institution muséale en elle-même n’est plus à démontrer : le musée est un espace de communication. Par la mise en scène : dispositifs matériels d’exposition (choix de la profusion ou de l’épure), la mise en espace du récit (la place de l’écrit, de l’iconographie), la mise en discours (ressources audio-visuelles, objets, expression artistique…) jusqu’aux différents procédés d’immersion, qui sollicitent moult leviers émotionnels (couple émotion / information),  le visiteur n’en ressort pas indemne. Le musée comme garde-fou contribuant à la prise de conscience, à l’ouverture d’esprit et la connaissance.  
Susceptible d’instrumentalisation, le monnayage de la culture engendre des professionnels contraints à viser l’accroissement de revenus et de fréquentation à tout prix. Une série de comportements discutables et qui met en doute le souci et le respect des musées pour leurs publics, soulevant plus que jamais des questions d’ordre déontologique. À l’ère de la globalisation des exigences d’un public avisé, adepte des medias sociaux, et au cœur de la communication de nos institutions, il s’érige désormais un autre aspect du balancier aux injonctions étatiques, des sponsors et des partenaires privés.  
Les défis contemporains d’une option managériale accès sur le public sont largement soulignés par  le juriste et administrateur de musées nord-américain Stephen E. Weil pour qui le triomphe d’une muséologie relationnelle, appuyée sur les valeurs du public[10] représente un actif non négligeable.
L’inévitable rencontre réussie avec ce public nécessite tant soit peu un débat sur l’éthique, la déontologie et la gouvernance muséale, avec comme témoin, ledit public. Celui-là -même à qui il incombe de décider si les pétrolières peuvent s’acheter le musée (Le Devoir – 1er mai 2014 : « Commandite au Musée de l’histoire, le lobby du pétrole s’achète un accès aux décideurs[11] »)…
Et si ce dernier mérite une visite !




[1] Investissement Socialement Responsable. (2012). Gouvernance. En ligne. [http://www.investissement-socialement-responsable.org/lexique-isr.html].
[2] MALARO, Marie. (1994). Museum Governance : Mission, Ethics, Policy. Royaume-Uni : Smithsonian Books. 192p.
[3] MARTINACHE, Igor. (2008). « Les musées, lieux hautement politiques ». La Vie des idées. En ligne. [http://www.laviedesidees.fr/Les-musees-lieux-hautement.html].
[4] COHEN, Anouk. (2007). « Quelles histoires pour un musée de l’immigration à Paris ! ». Ethnologie française. Vol.37. No.3. pp. 401-408.
[5] RUDDEL, Thierry. (2005). Musées « civilisants » du Québec et du Canada : les enjeux politiques et publics. Persée. p.1. En ligne. [http://www.persee.fr/articleAsPDF/pumus_1766-2923_2005_num_6_1_1378/article_pumus_1766-2923_2005_num_6_1_1378.pdf].
[6] Radio-Canada. (2012). Le Musée canadien des civilisations change de nom et de vocation. En ligne. http://ici.radio-canada.ca/regions/ottawa/2012/10/16/004-musee-civilisation-histoire.shtml.

[7] ARPIN, Roland. (1999). La fonction politique des musées. Canada : Les Éditions Fides. 44 p.

[8] CASSIVI, Marc. (2012). « Le musée de la vision étriquée ». La Presse. En ligne. [http://www.lapresse.ca/debats/chroniques/marc-cassivi/201210/17/01-4584151-le-musee-de-la-vision-etriquee.php].
[9] ORFALI, Philippe. (2013). « L'industrie du pétrole s'invite au Musée des civilisations ». La Presse. En ligne. [http://www.lapresse.ca/le-droit/arts-et-spectacles/201311/25/01-4714399-lindustrie-du-petrole-sinvite-au-musee-des-civilisations.php].
[10] WEIL, Stephen. (1999). « From being about something to being for somebody : The ongoing transformation of the American Museum ». Daedalus. Vol.128. No. 3. pp. 229-258.
[11] ORFALI, Philippe. (2014). Commandite au Musée de l’histoire – Le lobby du pétrole s’achète un accès aux décideurs. Le Devoir. En ligne. [http://www.ledevoir.com/politique/canada/407059/commanditeaumus].

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